Œuvre du mois - septembre 2016 - 1. Puys d'Amiens

16 septembre, 18h au musée

 

Conférence "Objet du mois"

 

    L’œuvre du mois de septembre a mis en lumière les Puys d'Abbeville et d'Amiens, leurs iconographies, leurs commanditaires et leurs histoires.

 

Le Puy présenté ci-contre :

Augustin Cousin, Puy d'Amiens

Triumphe exquis au chevalier fidèle

Huile sur bois, Picardie, Amiens, 1548

 Photo Musée de Picardie

 

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Conférence par François Séguin, conservateur du patrimoine au musée de Picardie à Amiens

 

      François Séguin est conservateur du patrimoine, responsable des collections médiévales et d’objets d’art pour les Musées d’Amiens Métropole – Musée de Picardie. Il a eu l'extrême gentillesse de nous confier le texte de sa conférence ainsi que les illustrations qu'il a sélectionnées.

      Nous reproduisons sa communication presque intégralement ci-dessous en raison de l'importance de ces œuvres pour l'histoire de l'art en Picardie.

     De plus, comme l'a souligné le conférencier, les " Puys" sont un témoignage historique capital pour l’histoire sociale, culturelle et religieuse d’Amiens comme d'Abbeville aux XVIe et XVIIe siècles.


NB : La partie de la conférence traitant des Puys d'Abbeville est sur le blog, article suivant.


Vierge au manteau, Escritel de la confrérie Notre-Dame du Puy d’Amiens, Amiens, vers 1490-1491 ©Société des Antiquaires de Picardie
Vierge au manteau, Escritel de la confrérie Notre-Dame du Puy d’Amiens, Amiens, vers 1490-1491 ©Société des Antiquaires de Picardie

    Ce manuscrit (photo ci-dessus) conservé à la Société des Antiquaires de Picardie, est une des principales sources sur la confrérie d'Amiens. Il donne la liste des maîtres du XIV au XVIIe siècle ainsi que les règles de vie datant de 1451.

Histoire des confréries

 

     Les confréries apparaissent au Moyen Age, leur âge d’or couvre les XIVe-XVIe siècles.

      A la différence des corporations, elles recrutent parmi les couches élevées de la société locale. C’est pourquoi les confréries d’Amiens et d’Abbeville regroupent beaucoup de riches marchands, des clercs et des juristes.

      Les confréries ont pour but la dévotion à un saint ou à un lieu en particulier et l’entraide entre les confrères. Elles sont dirigées par un maître élu chaque année et disposent d’une chapelle dans une église de la ville.

      Les confréries peuvent avoir en outre des activités particulières : confréries de charité, de pénitents… ou littéraires.

 

       Les confréries à vocation littéraire apparaissent dès le XIIIe siècle dans de nombreuses villes du Nord du royaume et de Flandre ainsi qu’en Normandie.

        Leur appellation de « puys » dérive certainement du latin podium qui désignait un tertre, une estrade, lieu où les poètes déclamaient leurs œuvres, avant de devenir par métonymie le nom de la confrérie. Aujourd'hui, ce terme désigne les œuvres d'art offertes par les maîtres de ces confréries.

 



Première partie, les Puys d'Amiens

La confrérie Notre-Dame du Puy d’Amiens

     Tous les jeudis, une messe est célébrée à la cathédrale pour les membres de la confrérie. A partir de 1493, elle se célèbre au "rouge pilier" de la cathédrale qui devient l’autel du Puy. (photo ci-dessus)

 

 


      La principale fête célébrée par la confrérie était la Purification de la Vierge, le 2 février. À cette occasion était élu le maître annuel et organisé le concours du « chant royal »

 

      Le maître sortant avait proposé un vers de dix syllabes, le "palinod", résumant une allégorie mystique de la Vierge. Il devait servir de refrain aux œuvres composées par les concurrents.

 

      Cette devise du maître inspirait également le thème du tableau annuel offert à la Vierge. Le peintre devait traduire en image les allégories complexes imaginées pour honorer la Mère de Dieu.

       L’œuvre était exposée à la cathédrale le jour de Noël et y restait tout au long de l’année, avant d’être remplacée par celle de l’année suivante.

     Les panneaux peints étaient enchâssés dans des cadres de bois sculpté monumentaux dont le plus haut, encore conservé au Musée de Picardie, atteint 3,83 mètres.

   

     Les œuvres étaient accompagnées de petits cadres de bois renfermant les chants royaux couronnés correspondant, copiés sur parchemin. 

     Des cierges étaient allumés devant ces œuvres pour les solennités.

 

         A Amiens une "confrérie Notre-Dame du Puy" ou "du Puy Notre-Dame" est attestée depuis 1388 pour glorifier la Vierge par des jeux poétiques.

 

      La vie de la société était rythmée par de très nombreuses messes en l’honneur de Marie.

      Chaque fête mariale comportait l’assistance à une messe à l’autel de la confrérie le matin, aux vêpres le soir. Le maître donnait un dîner après vêpres.

 

    De plus, un concours de ballades était organisé. Le maître fournissait un refrain quinze jours plus tôt, les poèmes brodaient sur ce thème dans un style formel imposé. Le maître récompensait les "rhétoriqueurs" participant : gâteaux, petite médaille....  Selon l'importance des fêtes, le vainqueur recevait un prix de plus forte valeur.

 

Le plus haut cadre conservé est celui du Puy de 1520, Palme eslute du sauveur pour victoire, commandé par le maître de la confrérie Nicolas Le Caron (photo Musée de Picardie)



 

      Cette commande artistique obligatoire est une spécificité amiénoise. La confrérie d’Abbeville ne l’a pas pratiquée systématiquement.

     

        À partir de 1493, une nouvelle délibération de la confrérie imposa que les tableaux précédents restent accrochés un peu plus loin dans l’église.

       Les maîtres se plièrent à cette exigence si bien qu’au début du XVIIIe siècle, plusieurs dizaines de Puys ornaient les piliers de Notre-Dame d’Amiens. (aquarelle ci-contre)

 

 

      Leur grand nombre, ainsi que les évolutions du goût, firent prendre en 1723 la décision aux chanoines de vider la cathédrale de ses Puys.

 

    La perte que représente cette dispersion peut se mesurer aujourd’hui à la cathédrale d’Amiens. Des tables de marbre noir (photo ci-contre) conservent le nom et le palinod de tous les maîtres de la confrérie de 1389 à 1729.

 



   Les rares Puys conservés à la cathédrale après 1723 (cinq Puys datés de 1518 à 1525) traversèrent à grand peine le XIXe siècle.

 

    En 1825, les cadres en bois sculpté furent offerts par l’évêque à la duchesse de Berry puis récupérés par la Sté des Antiquaires de Picardie pour le musée.

 

    Les panneaux peints furent déposés par l'archevêque en 1908 au musée de Picardie et réintégrèrent alors leur cadre. (photo ci-contre)

 


        Cette série de la fin du 1er quart du XVIe siècle (représentée ci-dessus) avait été jugée digne de rester dans la cathédrale après 1723.

       Un même artiste anonyme, appelé par le nom conventionnel de « Maître d’Amiens », aurait peint les quatre premiers. Ce peintre, peut-être picard, avait assurément suivi une formation au contact de la peinture nordique.

 

     Ci-dessous, le Puy de 1520 et  un détail de l'arrière-plan qui représente la cathédrale d'Amiens dans un décor de fantaisie.

  

        Après 1723 , les Puys furent dispersés à travers le diocèse, sauf ces quelques œuvres jugées d’une qualité suffisante pour être conservées dans une chapelle à l’écart.

 

         Nous connaissons malgré tout de très nombreux Puys perdus grâce au manuscrit de 1518, conservé à la BNF :

Chants royaux en l'honneur de la Vierge au puy d'Amiens,

 

   La mère de François 1er, Louise de Savoie, avait admiré les puys exposés dans la cathédrale. Les bourgeois d’Amiens d’accord avec la confrérie décident de lui offrir un manuscrit très richement calligraphié et enluminé représentant 47 Puys accompagnés de chants royaux recomposés pour l'occasion.

       Les tableaux furent dessinés par l’amiénois Jacques Platel et la mise en couleur fut confiée à l’enlumineur parisien Jean Pichore.

 

  Les Puys d’Amiens constituent un témoignage historique capital pour l’histoire sociale, culturelle et religieuse de la ville d’Amiens et un vestige artistique majeur de l’art en Picardie du début de la Renaissance à la seconde moitié du XVIIe siècle.

 

Ci-contre, sélection de miniatures copies des Puys d'Amiens.

 

Grâce au lien ci-dessous, vous pourrez feuilleter le manuscrit in extenso, avec les chants royaux ornés de remarquables lettrines.

     

 

Chants royaux en l'honneur de la Vierge au puy d'Amiens, Gallica BNF.

La première miniature fait office de dédicace et représente la reine recevant le manuscrit des mains du maître de la confrérie de 1518.



   

     Le seul point de comparaison entre le manuscrit de Louise de Savoie et les Puys présentés dans la cathédrale,

est le plus vieux Puy conservé au Musée de Picardie.

 

Arbre portant fruit d’éternelle vie

daté de 1499

 

    Vous voyez ci-dessus à gauche le fragment conservé. Le donateur, Antoine de Coquerel, conseiller au baillage d’Amiens, est représenté en bas à droite du panneau, agenouillé et en prières. Autour de lui, des personnages richement vêtus et dotés des attributs de leurs charges s’échangent des fruits.

    On reconnaît un roi de France, Louis XII, un cardinal, l’empereur, le pape et la reine de France Anne de Bretagne et ses suivantes.

 

    A droite, le feuillet du manuscrit de 1518 nous permet de savoir que la Vierge, portant l’Enfant Jésus, se tenait au-dessus de ce groupe de nobles personnages. Elle était flanquée d’anges musiciens.

    Sur les îlots disposés de part et d’autre, le peintre a représenté des personnages annonçant la naissance du Christ dans la Tradition d’exégèse chrétienne, aussi bien tirés des Écritures saintes que de l’histoire antique.

    Cette composition illustre le palinod – ou devise – d’Antoine de Coquerel « Arbre portant fruit d’éternelle vie ». La Vierge est cet arbre personnifié portant pour fruit le Christ qui est source de vie éternelle pour les chrétiens.

      Dans la composition les personnages contemporains sont représentés s’échangeant ce fruit symbolisant la foi chrétienne. On note que le miniaturiste a allégé le nombre des personnages.

 


 

Autres œuvres de la confrérie Notre-Dame du Puy d’Amiens

 

 

     A gauche, le plus ancien Puy amiénois connu, conservé au Louvre.

Digne vesture au prêtre souverain, commandé par  Jean du Bos, maître mercier.

 

    Ce tableau, daté de 1438, atteste la pratique de commande d’un tableau avant que cela ne prenne un caractère d’obligation en 1451.

     Ce panneau amiénois est proche de la peinture des Pays-Bas. Il peut être comparé à la Vierge dans une église de Jan Van Eyck, vers 1438-40.

 

 

 

 

 

 

     A droite, le dernier Puy amiénois peint connu.

Il date de 1666.

 

Croix aimable à Jésus quoiqu’ignominieuse, par  Frère Luc.

 

Puy offert par François Quignon.

 

Conservé au musée de Picardie.


 

 

 

    Le Puy ci-contre, conservé à Amiens, montre de même l'intérêt pour l'actualité la plus brûlante :

 

    Au juste pois véritable balance,

 

offert par Antoine Picquet, daté de 1518.

 

  En effet, on voit sur ce tableau Charles Quint, alors qu’il n’est élu empereur qu’en juin 1519. Il s'agit de l’un des premiers portraits du nouveau souverain.

  L’œuvre illustre donc aussi le décalage entre la date d’élection du maître et la date d’exécution du panneau car le peintre n'a pu réaliser le portrait du nouvel empereur qu’après juin 1519.

 

 

 

 

 

     Le Musée de Cluny conserve les volets latéraux du Puy de 1501. Sacrée ampoule à l’unction royale, offert par Jehan Le Caron.

 

     Les polyptyques étaient relativement rares à Amiens. Grâce au manuscrit de 1518, on peut se faire une idée de l’ensemble de l’œuvre.

Ci-contre, la miniature est figurée entre les deux panneaux de Cluny.

 

 

    Ce Puy représente le sacre du roi Louis XII le 27 mai 1498. Cela montre clairement que les maîtres prenaient en compte l’actualité politique dans le choix de leur palinod et des thèmes iconographiques proposés.

 

 

 

 

 

 

    Peu à peu, les maîtres dérogent à la règle en offrant non plus des tableaux mais des sculptures. Elles sont presque toutes conservées dans la cathédrale.

 

     Le sculpteur Nicolas Blasset est l’auteur de l’essentiel des Puys de pierre. Il joua d’ailleurs un rôle important dans la confrérie dont il fut élu maître en 1625. Il avait lui-même peint le Puy qu’il offrit à l'occasion de son élection, tableau disparu aujourd’hui.

 

     Plusieurs de ces Puys de pierre ornent l'autel de la confrérie au pilier rouge. Tels la Vierge à plein gré rayonnante de gloire, 1627, d'Antoine Pingré.

 

     Visibles aussi sur le pilier : David, Salomon, Judith. Sainte Geneviève (à gauche) est du sculpteur François Cressent (à qui l'on doit le monument funéraire de Martin Galand, placé à la collégiale Saint-Vulfran d'Abbeville).

       La toile du retable est de Frans Francken le Jeune.

 

     L’Escritel conserve trace de la rupture que constitue cette date dans la tradition artistique de la confrérie. Ensuite, l’usage se répand d’offrir des ornements liturgiques ou une somme d’argent, comme à Abbeville. Ce changement avait été précédé d’une interruption dans l’élection du maître, d’abord ponctuellement (1643 à 1647, 1710 à 1715) puis définitivement en 1729.

    La confrérie existe en théorie jusqu’à Révolution mais n’a plus d’activité au XVIIIe.

 



Lire la suite de la conférence de François Séguin traitant des Puys d'Abbeville sur le blog, article suivant.


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