Œuvre du mois - septembre 2016 - 2. Puys d'Abbeville

16 septembre, 18h au musée

 

Conférence "Objet du mois"

 

    L’œuvre du mois de septembre a mis en lumière les Puys d'Abbeville et d'Amiens, leurs iconographies, leurs commanditaires et leurs histoires.

 

Le Puy présenté ci-contre :

Anonyme, Puy d'Abbeville

La Vierge au jardin clos,

portrait de Jacques Delegorgue

Huile sur bois, Picardie, Abbeville, 1564

 Photo Musée Boucher-de-Perthes

 

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Conférence par François Séguin, conservateur du patrimoine au musée de Picardie à Amiens

 

        François Séguin est conservateur du patrimoine, responsable des collections médiévales et d’objets d’art pour les Musées d’Amiens Métropole – Musée de Picardie. Il a eu l'extrême gentillesse de nous confier le texte de sa conférence ainsi que les illustrations qu'il a sélectionnées.

      Nous reproduisons sa communication presque intégralement ci-dessous en raison de l'importance de ces œuvres pour l'histoire de l'art en Picardie. De plus, comme l'a souligné le conférencier, les " Puys" sont un témoignage historique capital pour l’histoire sociale, culturelle et religieuse d’Amiens comme d'Abbeville aux XVIe et XVIIe siècles.

Agathe Jagerschmidt, directrice du musée Boucher-de-Perthes d'Abbeville, présente le conférencier, François Séguin, conservateur du patrimoine au musée de Picardie
Agathe Jagerschmidt, directrice du musée Boucher-de-Perthes d'Abbeville, présente le conférencier, François Séguin, conservateur du patrimoine au musée de Picardie

La première partie de la conférence traitant des Puys d'Amiens est sur le blog, article précédent.


Deuxième partie, les Puys d'Abbeville

La confrérie Notre-Dame du Puy d’Abbeville

 

         A Abbeville, une confrérie du Puy d’amour existait dès le XIVe siècle, mais sa vocation était uniquement littéraire voir courtoise. Les poèmes glorifiaient et idéalisaient l’amour humain.

        Les archives attestent en 1498 l'existence d'une confrérie du Puy de la Conception Notre-Dame. La virginité de Marie et sa conception immaculée étaient centrales dans la dévotion des confrères. Le thème eucharistique y tenait aussi une très grande place.

       Il est possible que l’ancienne confrérie ait changé de nom en prenant un tour plus religieux, peut-être sous l'influence de la confrérie du Puy d’Amiens.

 

      Beaucoup moins bien documentée que celle d'Amiens, la Confrérie du Puy de la Conception de la Vierge d'Abbeville a laissé beaucoup moins d’œuvres.

 

       Ce que l'on sait de de la confrérie du Puy d’Abbeville

 

 

            L’étude la plus complète est celle d'Henri Macqueron d’après les notes recueillies par Emile Delignières en 1917.

       La confrérie est connue par le manuscrit de Hecquet de Roquemont donnant la liste presque complète des bâtonniers (maîtres) et des prévôts de 1542 à 1764. Ce document cite des palinods (refrain) donnés par les bâtonniers, certaines pièces de rhétorique primées, la liste des œuvres et dons divers accordés à la confrérie par ses bâtonniers.

         Cela permet de faire une histoire sociale assez riche de la confrérie et des élites abbevilloises des XVIe et XVIIe siècles, mais ne nous informe pas tellement sur les structures et les coutumes de la confrérie.

         Un manuscrit de la bibliothèque d’Abbeville (ms. 23), apporte un complément d’information en donnant la liste des bâtonniers à partir de 1498.

 

         Faute d’archives, il est possible de déduire de la forte ressemblance entre les confréries d'Abbeville et d’Amiens le fonctionnement de la confrérie Notre-Dame du Puy d’Abbeville.

 

           A Abbeville, les concours littéraires avaient lieu aux 5 fêtes mariales dont la principale était la Purification. On y donnait deux prix pour les chants royaux. Comme à Amiens, les diverses formes poétiques médiévales savantes (chant royal, ballade, rondeau, fatras) subsistèrent jusqu’au XVIIe siècle.

         Le palinod était une explicitation du rapport du bâtonnier à la Vierge. A compter du milieu du XVIe siècle, à Abbeville comme à Amiens, les bâtonniers faisaient des allusions à leur patronyme ou leur fonction sociale dans leurs palinods. Le chant royal s’attache à justifier ce rapport, puis adresse aux confrères des injonctions à la prière.

         Les anciens bâtonniers de la confrérie élisaient au même moment un bâtonnier et deux prévôts pour un an. Laïcs et clercs se partageaient la charge à raison de 3 laïcs pour un clerc.

 

         Devenir bâtonnier impliquait de lourdes dépenses à assurer toute l’année en cadeaux, messes, banquets. Certains élus refusaient la charge faute de fortune. Les refus se multiplièrent au XVIIe et XVIIIe siècles au moment où la confrérie passa de mode. Le dernier palinod connu date de 1634.

        A l’origine le nouveau bâtonnier donnait deux banquets : un le soir de son élection et un lorsqu’il quittait sa charge. Cette pratique disparut en 1629 au profit d’un don annuel de 150 livres à la confrérie pour l’entretien et l’embellissement de la chapelle de la confrérie.

 

      La confrérie du Puy d’Abbeville avait son autel dans la collégiale royale de "Monsieur Saint-Wulfran". Le chapelain attaché à cet autel était payé par la confrérie. Une messe hebdomadaire y était dite le samedi. En outre, messes et vêpres étaient dites aux 5 fêtes mariales ainsi qu'une messe des trépassés le lendemain de la Conception.

      Après la construction du chœur de la collégiale en 1663, l’autel se trouva adossé au jubé, à la jonction de la nef et du chœur.

 

 

       En 1726, suivant le mauvais exemple des chanoines amiénois, les chanoines d’Abbeville décidèrent de vider la collégiale des Puys de la confrérie.

      Les manuscrits de Siffait décrivent cette opération :

« Cette année MM les doyen et chapitre de Saint Wulfran firent oter les épitaphes qu’il y avait dans leur église en la nef, bas côtés et chapelle de laditte nef, les piliers principalement en étoient tous garnis et bien haut de 7 pieds ; il y avoit à chacun de ces piliers un tableau représentant la sainte Vierge [...] Ces épitaphes furent rendues à ceux qui les ont réclamées et qui ont prouvé être parents des défunts y dénommés... »

 Ainsi se trouvèrent dispersés et perdus la presque totalité des panneaux peints.

 

 

       Les vestiges de la confrérie du Puy d’Abbeville

 

 

         Les plus anciens témoignages connus sont les deux panneaux peints ci-dessous, conservés au musée de Cluny - musée national du Moyen Âge.

Vierge au froment, début XVIe.

La Vierge apparaît devant un tapis de blé vers lequel converge l’humanité. Le palinod inscrit sur le phylactère est :  Vallée ou crut le fourment viatique.

Au premier plan apparaissent le donateur, sa femme et leur fille. Sans nom ni date.

Paris, Musée de Cluny.

Vierge devant une église, vers 1506.

 Le palinod reproduit sur le phylactère est : Église où Dieu a fait sa résidence.

 

     Nous n’avons ni noms de bâtonniers ni dates précises pour cette époque mais la composition des panneaux peints est très proche de celle des Puys d’Amiens conservés pour le début du XVIe siècle.

     Grâce au manuscrit de Louise de Savoie (1518), la comparaison est possible et permet d'apprécier à quel point les Puys d’Abbeville les plus anciens ressemblent beaucoup à ces copies des Puys amiénois.

        Si l'iconographie est très variée, les caractéristiques de la peinture picarde autour de 1500 sont manifestes dans ces panneaux comme dans les œuvres et les miniatures d'Amiens : verticalité de la composition, éléments d’architecture plaqués, style linéaire,  traitement sec des visages.

 

 


       Autres vestiges de la confrérie du Puy d’Abbeville

 

 

   A gauche, un autre témoignage, aujourd’hui disparu, est connu par des photos anciennes :

   Le fixé-peint, détruit durant la guerre, était daté de 1525 par Delignières.

     Il était composé de 63 morceaux de verre blanc assemblés,  peints et enrichis de dorures. Cette technique s’explique peut-être par le palinod de l’année : Voirre rendant lumière souveraine

Le thème en est l’Immaculée Conception, très répandu

à la fin du Moyen Âge.

 

   A droite,  Ardent buisson à Moyse admirable, conservé au musée de Picardie. 1526-1531.

Le bâtonnier, Jean de Cermoise, a intégré une partie de son nom dans son palinod. Il usait déjà d’armoiries parlantes, on y voit un cerf et Moïse, rébus pour Cermoise. On ne connaît pas sa date d’élection, mais elle se situe entre 1526 et 1531.

     Remarquez Moïse qui retire ses chaussures et trois Juifs se détournant de l’apparition de la Vierge portant le Christ.

 

 

 


 

    Le Double portrait des Mourette, 1549.

Ces deux panneaux latéraux de retable peint, représentés à gauche, faisaient partie de la collection de Jacques Boucher de Perthes.

 

Jehan Mourette avait été bâtonnier en 1548.

 

Le palinod "Vierge aux humains la porte d'amour êstes", rappelle le nom de la famille.

 

   Les Mourette ont laissé plusieurs témoignages de leur générosité envers la confrérie.

    Le plus important est la double porte du portail central de Saint-Vulfran. Elle représente des scènes de la Vie de la Vierge.

 (photos de droite)

 


 

La Vierge au jardin clos

 

       Le palinod, Beau jardin clos de bons fruits regorgue, évoque lui aussi le nom du bâtonnier : Jacques Delegorgue, marchand tanneur, élu en 1563. 

       Il est représenté entouré de sa femme Antoinette de Canteleu, de sa mère Marguerite Griffon, de sa fille Geneviève.

 

    Les fruits sont à gauche la pomme que Eve tend à Adam, c'est le symbole du péché ; à droite le raisin de la vigne s'enroule sur la croix, symbole de la rédemption. Le raisin est un symbole eucharistique fort car le vin se convertit en sang par la consécration durant la messe (mystère de la transsubstantiation).

   Le Fruit de la Vierge est Jésus dont le sang féconde la terre et offre le salut à l’humanité.

 

  La Vierge « source de vie » était une iconographie déjà utilisée à Byzance. Un des emblèmes de la Vierge Immaculée est la «Fontaine scellée» ou la «Fontaine du jardin clos», allusions à la virginité féconde de Marie. La clôture est ici un palis à treillages.

 

 

Vierge d’Aoust, daté au revers de 1550.

Musée d"Abbeville

 

Le palinod de ce grand Puy n’est pas connu et n’est pas peint sur le panneau. Comme dans la Vierge au froment, l'iconographie eucharistique évoque le pain, corps du Christ.

On trouve sur ce panneau les mentions suivantes :

IAC. D’AOUST BAILLI ABBAV : nom du personnage agenouillé sur le prie-dieu.

LUD. D’AOUST CANON. S.-W. : nom du commanditaire, bâtonnier en 1558. Ce bâtonnier a commandé une scène de moisson se déroulant en août pour rappeler là encore son nom de famille.

 

VALENCE PINX. 1558 : la signature de l’artiste est un exemple unique pour le XVIe. L’artiste est peut-être François Valence, peintre tourangeau actif sur le chantier de Fontainebleau dans les années 1540-1550. Il avait participé à la réalisation des décors éphémères de l’entrée du roi François II à Tours en 1560.

 

AMISSUM INVENIT, EMIT ET RESTITUIT D.L.F. TRAULLE, 1806. : nom du donateur et restaurateur de l’œuvre.

 



 

 

 

 Vierge en argent

 

Palinod : Rose gaillarde sans épine trouvée.      

 

    La statuette (photo de droite) fut donnée en 1568 par le bâtonnier Jean Gaillard.

    Le pied a été offert par Alexandre Gaillard en 1600 mais ne fut fabriqué que plus tard et effectivement donné au trésor de la confrérie en 1624 par son gendre Jean Lesperon qui offrit aussi la couronne de la statuette.

    Le pied est orné des représentations de l’Annonciation et de l’Assomption. Il porte une inscription indiquant la date du don et le nom du donateur.

 

     Cette œuvre se trouvait au trésor de Saint-Vulfran encore au XIXe siècle et a été portée en procession par les fidèles longtemps après la disparition de la confrérie.

 

   On peut la rapprocher d' une autre statuette, conservée au trésor de la cathédrale d’Amiens mais venant d’Abbeville, qui date de 1594 et a été trouvée dans les fondations de l’église Saint-Georges lors de sa démolition durant la Révolution en 1793. (photo ci-contre à droite)

   L'église Saint-Georges abritait justement la Confrérie du Puy d’Amour, il est probable que la dévotion à la Vierge y était déjà pratiquée et que la confrérie était plus ou moins transformée en celle de la Conception dès cette époque.

 

      Le musée Boucher-de-Perthes conserve aussi un ciboire et une patère provenant de la confrérie.

 

      A Abbeville, les dons d’œuvres d’art ont été moins fréquents qu’à Amiens et les vestiges en sont aussi moins nombreux. A partir de la fin du XVIe et surtout du XVIIe siècle, on trouve de plus en plus de dons de sommes d’argent ou d’ornements liturgiques.

     A partir de 1650, le caractère artistique disparaît totalement et la confrérie subsiste au ralenti jusqu’en 1789 date de sa dissolution.



 

      Les Amis du Musée Boucher-de-Perthes remercient très sincèrement François Séguin de leur avoir permis de reproduire le texte de son intéressante conférence. Grâce à celle-ci nous connaissons les origines de plusieurs belles œuvres conservées au musée.